Une étude de ponérologie des populations
Resumen
Le texte qui suit est une présentation synthétique de ma thèse doctorale La société complémentaire. Une étude de ponérologie des populations. Il s’agit d’un texte de cadrage qui reprend, dans un langage encore traversé par la recherche elle-même, les axes centraux du travail et la manière dont celui-ci se situe par rapport à certaines traditions critiques de la modernité politique. Dans ce sens, je tenterai de proposer le récit du fil principal de l’argumentation et des déplacements théoriques essentiels qu’elle avance aujourd’hui. Si ce texte trouve sa place ici, c’est parce qu’il touche une préoccupation qui dépasse le seul cadre académique : la mise en crise de la tradition moderne de l’émancipation dans un monde où les promesses héritées des philosophies de la liberté se voient, davantage, fragilisées, contournées ou capturées. Loin d’annoncer la fin de cette tradition, ce diagnostic invite à déplacer le regard : penser la domination à partir de la manière dont elle s’inscrit dans les subjectivités, les affects et les liens de reconnaissance, plutôt que de la réduire à la seule question des institutions ou des régimes juridiques. C’est dans cette perspective que je reprends le terme ponérologie, forgé à partir du grec poneros (πονηρός), qui désigne ce qui est « mauvais », nocif, corrompu ou pervertissant. C’est Andrew M. Lobaczewski (2006) qui élabore ce concept à partir de l’expérience des totalitarismes du XXe siècle : la ponérologie se présente comme une « science du mal » centrée sur la genèse des pathologies du pouvoir, sur les modalités de sélection de personnalités déviantes dans les structures dirigeantes et sur les processus par lesquels des minorités pathologiques en viennent à dominer des majorités non pathologiques. En croisant cette orientation avec la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, ainsi qu’avec certaines ressources de la clinique psychiatrique, le texte propose de reposer, dans un langage que j’espère accessible, une question simple mais urgente : que signifie encore « s’émanciper » lorsque les dispositifs de pouvoir n’exercent pas seulement une contrainte extérieure, mais capturent et réorientent le désir de liberté lui-même, au point que celle-ci ne se présente plus comme une option séduisante ? En ce sens, j’invite le lecteur à recevoir ce texte comme une porte d’entrée vers un chantier plus vaste, dans lequel la critique de la domination s’articule avec une exploration clinique du désir collectif contemporain.